" Un autiste profond passe sa vie en prison. Un Asperger la passe au zoo..." - S.F -

mardi 10 mai 2016

l'enfance d'une Aspergirl

Si tant est que je puisse encore avoir des doutes, et bien voilà de quoi les lever.

J'ai lu hier soir cet article sur le site de Tony Attwood : 


J'en ai dévoré la traduction approximative proposée par mon navigateur et j'en suis restée bouche bée tant je me reconnais dans nombre des comportements décrits. 

J'ai imprimé l'article, en anglais cette fois, pour en relever les passages qui me concernent.

Les voici (traduits par mes bons soins...), accompagnés de mes souvenirs plus ou moins lointains.

"Dans sa petite enfance, sans doute bien avant d'être diagnostiquée, une petite fille présentant les caractéristiques du Syndrome d'Asperger commencera à comprendre qu'elle est différente des autres petites filles. [...] Elle pourrait penser que les jeux des autres filles sont idiots, ennuyeux et incompréhensibles."
Je me revois regarder avec curiosité les fillettes sautant à la corde ou à l'élastique dans la cour de l'école... Qu'est-ce qu'elles font ? Qu'y a-t-il de drôle à ça ? Admirative aussi, car je me sentais bien incapable de réaliser ce qui me paraissait être de véritables prouesses.



"Ses intérêts peuvent être différents des autres filles"
Voici une anecdote qu'aiment bien me raconter mes parents au sujet de Noël. Pour celui de mes deux ans, mes grands-parents, mes tantes, ma nourrice, tout le monde semblait s'être donné le mot pour m'offrir des... poupées. Toutes plus belles les unes que les autres, bien évidemment. Sauf que visiblement, je n'aimais PAS les poupées. Mais alors pas du tout. Et à chaque cadeau que j'ouvrais, je poussais des hurlements de colère devant son contenu. 
 (Comment aimer le Père Noël après ça ?)

"Il peut y avoir une aversion à porter des vêtements à la mode,  très féminins, avec paillettes et froufrous."
Là encore mes parents s'en souviennent. J'avais cinq ans pour le mariage d'une de mes tantes, j'étais demoiselle d'honneur et je devais porter une superbe robe blanche à dentelles tandis que mon frère, de trois ans mon aîné, avait droit au noeud papillon.Mais je ne voulais pas enfiler cette robe et j'ai là encore piqué une colère épouvantable. Et lorsque nous avons posé pour le photographe, j'en avais encore les larmes aux yeux et le nez tout rouge. 
Aujourd'hui encore, je ne porte jamais de robe.

"Il peut y avoir un intérêt intense à lire et s'évader dans la fiction..."
(je lisais du matin au soir, même à table, en toutes circonstances, en fait)

"... aimant un monde imaginaire, s'inventant un personnage..."
(j’entraînais mes cousins dans des jeux de rôles imaginés de toutes pièces pendant des heures)

"...parler à des amis imaginaires..."
(le mien s'appelle Cristal, il lui arrive encore de me rendre visite, même si c'est plus rare)

'... et écrivant de la fiction à un âge précoce."
(moi c'était plutôt de la poésie, j'ai écrit mes premiers alexandrins à huit ans)

"La Nature est une autre échappatoire, avec une compréhension instinctive de l'animal, et non de l'Homme"
(pour mes 6 ans mes parents m'ont offert un chien, Mick. MON chien. C'était mon plus fidèle ami, et je lui ai appris un nombre incalculable de tours. Il faut dire qu'il était très intelligent ! Aujourd'hui encore, je trouve bien plus facile de déchiffrer l'attitude d'un chat, d'un cheval ou d'un chien, que d'un humain)

Le paragraphe suivant aborde les notions d'amitié, lorsqu'il faut malgré tout aller vers les autres. La fille Asperger ira plus facilement vers les garçons, dont les jeux sont dans l'action et l'aventure, plutôt que vers les autres filles et leurs conversations. 
Ce fut là aussi tout à fait vrai pour moi. Pendant toute la primaire je jouais bien plus avec les garçons qu'avec les filles, et je dois dire non sans fierté que j'ai raflé pas mal de billes en duels loyaux dans la cour de l'école pendant mon année de CM2 !

"... Elles pensent parfois avoir un cerveau masculin plutôt que féminin, tant est grande leur compréhension des intérêts, du mode de pensée et de l'humour des garçons."
(Pour ma part c'est encore pire, je ne parviens pas à me définir en fonction de mon sexe. Je ne me sens pas femme, mais pas homme non plus. J'ai l'impression que ça n'a pas plus d'importance qu'être blond ou brun, gaucher ou droitier)

Quant au comportement social, je l'ai appris (et je l'apprends encore) essentiellement par l'observation "du comportement humain". Je regarde, j'analyse, j'essaie d'interpréter le ton de la voix, les regards, la gestuelle pour ensuite interagir de la façon la plus adéquate.  Et comme j'ai beaucoup d'entrainement et de longues années de pratique derrière moi, ça ne se remarque pas. Sauf si je me trompe dans mes analyses, et là c'est moi que les gens ne comprennent plus !

"...une autre stratégie lorsque l'on a des problèmes avec la "raison sociale", c'est de paraître bien-élevée (well-behaved)"
Je sais que cela va vous faire sourire, mais cette "bonne éducation", je l'ai apprise dans tous les livres de la Comtesse de Ségur, que j'ai dévorés un à un entre mes six ans et mes neuf ans. Je faisais des efforts désespérés, et croyez-moi le mot n'est pas trop faible, pour être comme ces enfants modèles, Camille ou Jean-Qui-Rit, mais je n'y parvenais pas. Je savais pourtant, de façon intellectuelle, comment je devais me comporter, mais c'était plus fort que moi. Non, je ne voulais pas mettre cette jupe que ma mère me tendait fermement, oui je voulais aller courir dans les bois ou passer des heures à pêcher au bord de la rivière, oui je répondais aux réprimandes que me semblaient injustifiées, et oui, je piquais d'énormes colères qui me dévastaient totalement, quand ce que je ressentais était si fort qu'aucun mot ne pouvait le traduire, et que personne ne me comprenait. Mes parents me punissaient alors, puis me mettaient au coin où je restais jusqu'à ce que je décide par moi-même de le quitter. Ce coin, ce n'était pas une punition pour moi, c'était un soulagement. Je savais que j'allais enfin pouvoir y hurler tout mon saoul puis me calmer ensuite, parce que ce coin, c'était tout ce qu'il me fallait : un endroit où j'étais seule, où je n'avais rien d'autre à regarder que le mur et ses multiples imperfections, rien d'autre à entendre que mes sanglots et ma respiration. Ce coin, c'était mon refuge.

"Observer et analyser le comportement social en essayant de ne commettre aucune erreur est émotionnellement épuisant"
Bien dit. D'ailleurs, je suis TOUJOURS fatiguée. Je me traite de marmotte, mes enfants et mes amis me traitent de marmotte, mais la marmotte sait maintenant pourquoi elle en est une.

"Immaturité sociale et naïveté rendent également vulnérable face aux prédateurs [...]"
Ma vie d'adulte a été jalonnée de telles rencontres. J'ai été trompée, abusée, manipulée et malheureusement j'en subis aujourd'hui encore les conséquences.

Voilà de quoi donner encore de l'eau au moulin de ma psychothérapeute.

- Je pense que vous êtes Asperger...

 Qui ça ? Moi, Asperger ? 

Euh... on dirait bien, oui.