" Un autiste profond passe sa vie en prison. Un Asperger la passe au zoo..." - S.F -

samedi 14 mai 2016

à la limite de l'implosion

Samedi 14 Mai, 10h30 :

Je me sens mal. Vraiment mal. De plus en plus mal. Je suis envahie, submergée, mes digues intérieures sont au bord de la rupture. J'espère que je suis à l'apogée de la crise, je ne sais pas si je vais pouvoir en supporter plus. 

Aujourd'hui je ne peux même pas quitter ma chambre. Heureusement que je suis seule ce weekend, mon fils est avec son père pour trois jours. Je n'aurais pas pu m'occuper de lui.

Je ne supporte pas la lumière, en bas, ni l'horloge de la cuisine, ni le bruit de circulation incessant. J'essaie de dormir, dans le noir, la couette remontée sur ma tête, des boules Quiess dans les oreilles, mais je n'y arrive pas. 
Pourtant je suis épuisée. Ces derniers temps, je dors par tranches de trois heures maximum. Les mots dans ma tête me réveillent. Ils y tournent sans cesse, avec une intensité épuisante. Mes pensées s'inscrivent en lettres de feu dans mon cerveau. Je les lis comme je lirais un livre, et l'urgence de les faire sortir de ma tête en les écrivant noir sur blanc, en les matérialisant sur ce blog m'empêche de me consacrer à quoi que ce soit d'autre.

Vous croyez que les Asperger ne recherchent pas le contact, qu'ils n'en ont pas besoin, qu'ils sont au final très bien dans leur monde ? Pas du tout. C'est exactement l'inverse. Nous avons un besoin vital de contact, mais nous sommes bien trop maladroits pour y parvenir. 
Moi, j'ai l'impression de jeter des bouteilles à la mer depuis la plage de mon île déserte. Je ne sais jamais si elles seront lues par quelqu'un, si les messages qu'elles contiennent seront bien compris, bien perçus, si j'aurai un jour une réponse, et sous quelle forme.
En attendant je vis ma vie de Robinson, pas par choix mais bel et bien par obligation.

Ainsi là, maintenant, j'aurais besoin de pouvoir parler, de hurler, de pleurer toutes les larmes de mon corps dans les bras de quelqu'un qui saurait me consoler, me bercer tendrement, me chuchoter que tout va bien et je pourrais le croire.
Au lieu de ça je suis seule dans ma chambre, mon ordinateur portable sur les genoux, luminosité de l'écran au minimum, ma lampe de chevet LED réglée sur une lumière bleue la plus faible possible, Allongée dans mon lit, la couette sous le menton, j'écris dans le silence tonitruant de mon vacarme intérieur. 

Depuis cette fameuse conférence où je me suis reconnue Asperger, des pans entiers de ma vie resurgissent. Je croyais les avoir oubliés. Régulièrement, j'en appelais leurs souvenirs. J'avais de plus en plus l'impression, en vieillissant, de ne me souvenir de rien ou de pas grand-chose. Des années entières plongées dans l'oubli, sauf quelques souvenirs épars et décousus, comme extérieurs à moi, à la chronologie incertaine.
Mais depuis que j'ai écrit "l'enfance d'une Aspergirl" et que j'ai commenté l'article de Wikipedia, des tas de choses me reviennent. J'avais presque oublié la violence des brimades dont j'ai été victime pendant toutes mes années de collège, par exemple. Ca m'est revenu comme une gifle en lisant le paragraphe sur "le harcèlement et l'intégration scolaire".
Et ce n'est qu'un exemple parmi beaucoup d'autres. 

Alors même si je sais que la détection de mon syndrome est sans doute ce qui m'est arrivé de mieux jusqu'à ce jour, les bouleversements qui accompagnent cette révélation sont d'une telle intensité que j'ai l'impression d'être happée par un vortex. Pas moyen de lutter, pas moyen de résister, c'est un tourbillon qui m’entraîne toujours plus loin vers les profondeurs de mon âme.

J'espère juste ne pas m'y noyer.




Dimanche 15 Mai, 8h45 :

Ce matin c'est bon ça y est, ça va nettement mieux. Grâce à du repos, une meilleure nuit, quelques gélules de Valériane, de l’auto-analyse et un peu de lâcher-prise.
Parce qu'au final, ça change quoi, tout ça ? Rien. Ca explique tout, mais ça ne change rien.
Je veux dire par là que je suis toujours la même, c'est juste qu'aujourd'hui je sais de mieux en mieux qui je suis, comment je fonctionne et pourquoi. Et ça ne peut être que positif.
Il n'empêche, cet article illustre bien malgré tout l'intensité avec laquelle je vis mes émotions. On m'avait diagnostiquée bipolaire, et ce n'est pas pour rien. Tout est décuplé chez moi, mes joies comme mes peines. Alors j'ai docilement gobé des régulateurs d'humeur pendant trois ans. 
Sauf que ce n'est pas une maladie ! C'est ma psy qui me l'a fait comprendre. Elle m'a expliqué que chez les gens "normaux", on va dire que les curseurs sont à +10 et -10, et leurs pics émotionnels n'iront pas au-delà. Chez moi, ils sont réglés sur +50 et -50. Alors forcément, quand ça fait mal, ça fait très, très, très mal. Faut juste le savoir. Du coup, j'ai arrêté mon traitement. Si ce n'est pas une maladie, je n'ai plus aucune raison de me soigner. Par contre, il faut aujourd'hui que j'accepte mon mode de fonctionnement.

En résumé, travaillons sur l’acceptation, et pas la guérison. N'est-ce pas, Messieurs les thérapeutes ?